samedi 28 janvier 2017

Carnets de lecture... entre autres. 4



Vendredi 22 juillet 2016.
            En revoyant Le Silence des agneaux, le « type » même du serial killer movie, je ne peux m’empêcher de penser à quel point, si l’on s’intéresse un peu aux véritables tueurs en série, la fiction est toujours en deçà de la réalité. Qu’Hannibal Lecter soit un monstre, c’est indéniable, sa muselière est là pour le rappeler, avant même son évasion spectaculaire et sanglante. Malgré tout, même s’il s’agit d’un méchant manipulateur qui flanque le frisson, on ne peut s’empêcher de le trouver fascinant, et de l’apprécier, même, d’une certaine façon. À vrai dire, ce n’est jamais lui le « méchant ». On comprend tout de suite qu’il ne fera jamais de mal à Clarice Starling, et on en viendrait presque à le trouver chevaleresque quand il règle son compte au détenu qui a jeté son sperme au visage de la jeune femme…
Le cinéma hollywoodien et les séries ont imposé le serial killer « justicier », celui qui fait le boulot de la police en débarrassant le monde de ses pires ordures. Dans Hannibal, le Dr Lecter montre qui il est vraiment, et ce n’est pas glorieux : aussi atroce que soit le traitement qu’il réserve à ses victimes, au fond, on l’admire, on le trouve trop cool, et on se dit qu’elles l’ont bien mérité. Les vrais « gentils », il ne leur fait pas le moindre mal : il finit même par couper sa propre main quand Clarice s’attache à lui avec ses menottes, plutôt que de l’amputer, elle… Si ça, c’est pas sympa ! Son personnage annonce au fond le héros de la série Dexter, qui proposait le challenge de rendre un serial killer attachant. Mais ce n’était pas un challenge bien difficile à réaliser, puisque Dexter Morgan ne supprime que des salauds… Hélas, dans la réalité, ce n’est pas ça, un serial killer. Dans la réalité, un serial killer ressemble bien plus au Buffalo Bill du Silence des agneaux, dont le personnage s’inspire de deux meurtriers célèbres, Gary Heidnick et Ed Gein (ce dernier ayant aussi inspiré le Norman Bates de Psychose et le Leatherface de Massacre à la tronçonneuse), qui n’étaient pas franchement de rigolos redresseurs de torts…
            Le film qui, à mes yeux, offre l’image la plus réaliste de ce que peut être le quotidien d’un véritable tueur en série est Henry : portrait of a serial killer. Un film dans lequel les assassins (très librement inspirés d’Henry Lee Lucas et Ottis Toole) ne peuvent à aucun moment éveiller de fascination chez le spectateur – mais un véritable sentiment d’horreur. Leurs crimes sont brutaux, sans grandeur, sans fioritures esthétiques (ils ne s’amusent pas à pendre leurs victimes à dix mètres de hauteur en les emballant dans un drapeau américain pour qu’on siffle d’admiration devant la scène de crime), ils passent d’un délire à l’autre en se soûlant à mort, revoient les vidéos de leurs crimes avachis dans le canapé, semi-débiles, définitivement désocialisés… Bien sûr, il s’agit de tueurs psychotiques, désorganisés, et on peut leur opposer le tueur psychopathe à la Hannibal Lecter (ou, dans la réalité, des types comme Ed Kemper, Albert DeSalvo ou Ted Bundy), qui prémédite son action, repère les lieux, s’efforce de cacher le corps – bref : agit en prévoyant le travail des enquêteurs de police et en s’efforçant de masquer ses traces. Seulement les réalisateurs de cinéma et de séries ont un peu trop tendance à confondre « tueur organisé » et « décorateur d’intérieur ». En ce qui me concerne, je suis fatigué de ces films et de ces séries qui montrent des scènes de crime extrêmement élaborées, où le tueur a disposé le corps de ses victimes de façon à ce qu’ils composent des lettres, ou des chiffres, ou encore ces tueurs qui, en guise de « signature », laissent sur place un as de pique – « Okay les gars !  C’est le Tueur à l’As de Pique, y’a pas de doute ! » – ou un message codé qui ressemble à une grille de sudoku spécial vacances. Certes, il existe quelques cas de tueurs en série un peu joueurs, comme le tueur du Zodiac ou Dennis Rader (le BTK Killer), qui prenaient plaisir à envoyer des bafouilles aux policiers, mais la découverte d’un cadavre est généralement moins fun que ça…

Mardi 26 juillet 2016.
            Je me suis passionné assez jeune pour les récits de true crimes. La preuve : j’ai conservé les numéros de la revue Dossiers Meurtre que j’achetais régulièrement, or c’est une revue qui date de 1991. J’avais donc quatorze ans lorsque je lisais les récits des crimes, entre autres, de Thierry Paulin, de Landru, de Ted Bundy, de John Reginald Christie, de Marcel Barbeault ou de Peter Sutcliffe, l’éventreur du Yorkshire, récits accompagnés d’une iconographie plutôt explicite. J’ai toujours aimé ça, mais je n’éprouve pas de fascination pour les tueurs en série. Je ne les trouve pas badass. C’est pour cette raison que, même si je trouve qu’Hannibal Lecter est un bon méchant de cinéma, je considère son personnage de serial killer peu crédible – disons, trop hollywoodien, trop grand-méchant-loup pour être honnête.
            Au fond, ce qui me fascine, c’est la psychologie du criminel – raison pour laquelle j’ai par la suite dévoré les ouvrages de John Douglas, l’ancien profiler du FBI qui a servi de modèle au Jack Crawford du Silence des agneaux… La psychologie du criminel et, surtout, ce qui le sépare du citoyen lambda, celui qui n’éprouve pas le besoin d’égorger et de dépecer sa voisine pour ensuite violer son cadavre (vous et moi, en quelque sorte)…
            Je me rends compte en écrivant comme cet intérêt pour les tueurs en série, au fond, se justifie mal. Malgré tout, il dérive de cette passion infantile pour l’hémoglobine que l’on trouve chez les ados fans de gore et de slasher movies… Alors, continuer à se passionner pour des types comme Albert Fish, Joseph Vacher, Jeffrey Dahmer ou Jack l’Éventreur, à quarante balais, ça paraît forcément régressif et un peu louche. Admettons : je suis régressif, voilà. Et un peu myope.



Mercredi 3 août 2016.
            Lecture du livre de Stéphane Bourgoin, Qui a tué le Dahlia noir ? Un livre qui s’ajoute aux milliers de pages que j’ai déjà lues sur le cas de cette pauvre Betty Short. À force de lire, il ne manque pas de sujets dans lesquels j’excellerais : les récits de guerre, les true crime novels, les journaux intimes d’écrivains… J’aurais pu, avec un peu de jugeotte et d’imagination, un peu de courage aussi, poursuivre mes études et enseigner à l’université, me faire chroniqueur judiciaire ou trouver d’autres manières d’exploiter mes connaissances. Au lieu de quoi, je suis toujours incapable de trouver un emploi qui me corresponde et m’intéresse un tant soit peu… Il faudrait que je puisse raturer et mettre à la poubelle, disons, les quinze dernières années de ma vie, pour les recommencer en faisant les bons choix. Mais il paraît qu’on n’a pas encore inventé la machine qui permettrait ce genre de trucs.
            En règle générale, on retient les noms des tueurs en série, mais jamais ceux de leurs victimes. Avec Elizabeth Short, le Dahlia noir, c’est exactement l’inverse : on ne se souvient que du nom de la victime, à laquelle on a même donné ce surnom inspiré de la fleur qu’elle attachait à ses cheveux. Il faut dire qu’on n’a jamais su avec certitude qui avait commis ce crime atroce… Bourgoin, à la suite de bien d’autres, se lance dans l’enquête, et désigne un coupable potentiel qui est particulièrement crédible. Un suspect que l’on trouvait déjà chez John Gilmore, mais auquel Bourgoin attribue, en plus des meurtres de Betty Short et de Georgette Bauerdorff, ceux commis par le « Boucher de Cleveland ». Les similitudes entre ces crimes et l’emploi du temps supposé du Boucher vont dans le sens de son hypothèse, nettement plus crédible que les délires d’un Steve Hodel, persuadé que son papounet a commis la moitié des crimes non résolus de l’histoire des États-Unis, ou d’un Donald Wolfe qui accusait la mafia. Évidemment, le coupable présumé étant mort, cette affaire restera à jamais un cold case.
            Drôle de destin, tout de même, que celui de cette jeune femme de vingt-trois ans, sorte d’Emma Bovary débarquant à Los Angeles avec l’envie de faire du cinéma, de connaître la gloire, et qui, de son vivant, n’apparaîtra jamais sur la moindre bobine de film (contrairement à l’idée répandue). Il lui aura fallu cette mort atroce pour entrer dans la légende américaine. Il aura fallu qu’elle devienne ce cadavre coupé en deux, atrocement mutilé et défiguré, vidé de son sang et déposé sur un terrain vague de Los Angeles le 15 janvier 1947, pour atteindre enfin la gloire qu’elle espérait et éveiller tous les fantasmes les plus morbides qu’on puisse imaginer. Elizabeth Short est la Marylin Monroe des nécrophiles… Un statut qu’elle partage avec Sharon Tate, autre star trucidée, qui n’aurait sans doute pas connu une telle gloire sans cette fin tragique. À tel point qu’il est difficile de décider si elle a rendu célèbre Charles Manson, ou si c’est Manson qui l’a rendue célèbre…

Samedi 24 septembre 2016.
            Alors, c’est ça qui va se passer, maintenant, quand je lirai un livre de guerre ? J’ai tellement regardé les séances de L’Encyclopédiedes guerres de Jean-Yves Jouannais, qu’il m’arrive de relever des passages non pas tellement parce qu’ils me plaisent ou m’intriguent, mais parce qu’ils m’évoquent l’une ou l’autre des entrées de son interminable dictionnaire. Je m’y arrête en pensant : « Tiens, ça c’est pour Jouannais ! » Un passage comme celui-ci, par exemple, dans le livre de Stephen Ambrose, Band of Brothers, qui a inspiré la série homonyme de Spielberg et Tom Hanks :
« La région de Mourmelon qui se trouve dans la plaine entre la Marne, au sud, et l’Aisne, au nord, sur la route empruntée traditionnellement par les envahisseurs pour atteindre Paris (ou le Rhin, selon la nationalité de ceux qui mènent l’offensive), a été le théâtre de nombreuses batailles au cours des siècles et récemment encore entre 1914 et 1918. Les trous d’obus et les tranchées de la Grande Guerre étaient encore visibles un peu partout. En 1918, les Sammies s’étaient battus non loin de là, à Château-Thierry et au bois Belleau. »
Aussitôt, je me dis qu’il s’agit de la description d’un lieu belligène, qui porte en lui-même la guerre – un adjectif qu’affectionne Jean-Yves Jouannais. Et quelques pages plus loin, un autre passage m’évoque son entrée climatologie, qui développe l’idée que la guerre est liée au rythme des saisons : « Il semblerait qu’aucun des hommes n’était vraiment impatient de se rendre à Paris car tous avaient l’impression qu’ils allaient rester à Mourmelon jusqu’au printemps, époque où le climat serait de nouveau favorable à une campagne. »
À vrai dire, ces deux passages, je ne les aurais pas notés si, en les lisant, je n’avais pas aussitôt songé à L’Encyclopédie des guerres et si ça ne m’avait pas amené à me poser des questions sur d’autres passages que j’ai pu relever auparavant. Il y a par exemple celui-ci :
« Début décembre 1943, de nouveau sur le terrain, la compagnie E s’est enterrée au sommet d’une haute colline dénudée et balayée par le vent. Les chefs de section ont demandé à leurs hommes de creuser des trous individuels particulièrement profonds, ce qui était difficile vu la nature rocheuse du terrain. Peu après, un groupe de chars d’assaut Sherman est passé à l’attaque. Webster a écrit par la suite dans son journal : “Ils ont gravi la colline en rugissant comme des monstres préhistoriques. Ils se sont arrêtés, puis se sont détournés pour passer par notre travers. Un pourtant a chargé dans notre direction. Mon trou n’était pas assez profond pour qu’il puisse passer sur moi sans me faire de mal, aussi je me suis mis à hurler désespérément : ‘Enjambe-moi ! Enjambe-moi !’ Ce qu’il a fait.” »
Ce qui m’a séduit dans ce passage, c’est la comparaison entre les chars Sherman et des créatures préhistoriques. Ça m’a aussitôt rappelé un passage des Nus et les morts que j’aime beaucoup, dans lequel des soldats harassés portant un canon sont comparés à un insecte. Et je me suis souvenu que ce passage, avant de le lire chez Norman Mailer, je l’avais découvert cité par Jouannais, justement – une citation qui m’avait marqué. Et lorsque j’avais lu Les Nus et les morts, j’avais eu plaisir à retrouver cette description étonnamment visuelle. Cette manière d’embrasser les hommes et le canon qu’ils transportent dans une même comparaison animale me touche particulièrement, et c’est un peu le même sentiment que je retrouve avec cette description des chars. Mais en notant cet extrait, je ne peux m’empêcher de me demander si c’est parce qu’il me plaît vraiment, ou si c’est parce qu’ils s’agit d’une analogie qui pourrait trouver sa place dans L’Encyclopédie des guerres ? La réponse à cette question étant « on s’en fout », évidemment. Des passages me plaisent, je les relève, et il n’y a pas de quoi en faire une thèse. Mais bon, au cas où, la question est posée.

Lundi 26 septembre 2016.
            Voilà un extrait qui aurait tout à fait sa place dans une hypothétique entrée Cravate de L’Encyclopédie des guerres :
            « Un obus éclata devant la porte de la grange, et Hale, frappé par un éclat, tomba à la renverse. Un des SS tira un couteau de sa botte, se jeta sur lui et l’égorgea. Le sang giclait. Liebgott abattit l’égorgeur puis les cinq autres officiers SS. Heureusement pour Hale, son agresseur n’avait pas réussi à sectionner une artère, ni la trachée, seulement l’œsophage. Roe, l’infirmier, pansa la blessure après l’avoir saupoudrée de sulfamides. Une jeep a évacué Hale sur Luxembourg où un médecin l’a recousu de son mieux. Hale se retrouvant avec un  œsophage tordu, le médecin qui l’avait opéré a rédigé un certificat médical dispensant le malheureux sergent du port de la cravate. Par la suite, Hale s’est trouvé un jour en présence du général Patton qui l’engueula parce qu’il ne portait pas de cravate. D’un air triomphant, Hale sortit son certificat et, pour une fois, Patton resta sans voix. »



Vendredi 7 octobre 2016.
            Dans les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, il y a une chose que je remarque : c’est le besoin que semblait éprouver le soldat à se retrouver avec des camarades venus de la même région que lui. Une tendance qui confine même à un certain chauvinisme. Généralement, s’il précise qu’un soldat ou un officier est peyriacois comme lui, on peut être sûr que leurs relations seront bonnes, qu’il ne s’en plaindra jamais dans ses notes. Il n’a pas de mots assez durs pour ses supérieurs quand ceux-ci se montrent injustes, cruels, ou prêts à envoyer le régiment se faire tuer pour rien (ce qui était, il faut le dire, le lot de pas mal d’officiers à l’époque), mais s’il s’agit d’un « pays », ou au moins d’un gars du Midi, tout va bien. Pour un jeune homme qui quitte pour la première fois son patelin pour s’en aller au front, je peux le comprends, mais Louis Barthas a quarante ans quand il part à la guerre. Je suppose qu’à l’époque, l’origine de chacun avait plus d’importance qu’aujourd’hui, et du reste, il est tout à fait logique qu’à se retrouver loin de chez soi, dans une collectivité forcée avec des étrangers et dans des circonstances aussi dramatiques, on s’accroche à ce qu’on peut. C’est d’ailleurs à la même époque que les Britanniques, afin d’encourager la conscription, avaient mis en place les pals battalions, les « bataillons de copains », qui permettaient aux conscrits d’une même ville, d’un même quartier, du même orchestre ou du même club de football, de se réunir au sein d’un même régiment. Alors, effectivement, qu’un Breton soit ravi de trouver un autre Breton, ou un Marseillais un autre Marseillais, rien de plus normal. N’ayant jamais remarqué une telle insistance sur ce sujet dans d’autres témoignages de Poilus, je n’y avais pas vraiment songé. Mais à présent, je me dis que mon arrière-grand-père, Jean-Baptiste Chabrun, incorporé au 44e RAC avec Paul Lintier, autre Mayennais, a fatalement dû se lier d’amitié avec celui-ci, bien qu’ils n’aient pas été affectés à la même batterie, et qu’ils n’étaient pas du même milieu social… (Une chose est sûre : Lintier, sans doute moins chauvin que Louis Barthas, ne parle pas de mon aïeul dans les deux volumes qu’il a eu le temps d’écrire avant d’être tué.)

Dimanche 20 novembre 2016.
            Il m’arrive parfois d’avoir une idée de roman qui m’enthousiasme vraiment, alors que je me sens incapable de l’écrire moi-même. Je me dis : « S’il existait un roman qui raconte cette histoire, il faudrait que je coure l’acheter ! » au lieu de me dire : « Si ce roman n’existe pas, c’est à moi de l’écrire ! »
            Regardant sur YouTube des documentaires sur les civilisations disparues, notamment celle des Mayas, me voilà à imaginer que l’humanité, à son tour, a disparu, et que plusieurs milliers d’années après, une nouvelle espèce intelligente a évolué sur Terre et s’intéresse aux ruines laissées par ses prédécesseurs. Que comprendrait-elle de notre civilisation ?
            Je ne suis pas sûr que cette idée soit d’une grande originalité, d’ailleurs. En y repensant, je me souviens que Richard Matheson avait écrit une nouvelle dans ce style : on y suivait une institutrice accompagnant ses élèves dans un musée d’histoire naturelle et, après les reptiles, les fauves et autres espèces disparues, on découvrait une salle consacrée à l’homo sapiens – et le lecteur comprenait alors que les personnages qu’il suivait depuis le début étaient des extraterrestres. Une nouvelle dans l’esprit Quatrième dimension.
            Mon histoire est différente. Il s’agirait, d’abord, d’imaginer à quoi pourrait bien ressembler cette espèce qui, après les catastrophes climatiques qui nous pendent au nez (et c’est bien fait pour nous), sortirait à nouveau des océans et, s’adaptant à ce nouvel écosystème, bâtirait une civilisation sur les ruines de la nôtre. Et ces créatures qu’il faudrait inventer, dont il faudrait tout connaître (constitution physique, taille, sexualité (seraient-ils encore mammifères, ce truc de ringards ?), culture, système politique, croyances, procédés de communication (auraient-ils encore besoin de vocaliser, ce truc de losers ?), etc.), ces créatures, donc, redécouvrant ce qui resterait de nos autoroutes, de nos buildings, de nos machines, de nos inscriptions rédigées dans un alphabet – pire encore, des alphabets – qu’elles ne sauront pas déchiffrer, n’auront qu’une vague idée de ce que pouvaient être nos vies. Exactement comme, bien qu’on ait fait d’énormes découvertes sur les civilisations maya, khmère ou anasazie, ou sur l’homme de Néanderthal, nous n’avons certainement qu’une idée très parcellaire de ce que fut réellement le quotidien de ces hommes et de ces femmes. On peut très bien imaginer, par exemple, que déterrant quelques-unes de nos immenses affiches publicitaires de bords d’autoroute et voyant s’étaler sur une surface immense la reproduction d’une de ces machines dont ils auraient retrouvé les débris en très grand nombre (automobiles, cafetières, étagère Ikea…), ces créatures post-humaines s’imaginent que nous vénérions ces objets, qu’il s’agissait d’une forme de culte animiste, et que nous voyions un Dieu dans nos véhicules, dans nos fours à micro-ondes ou dans nos serviettes hygiéniques (oui,même là)…
            Cette idée de l’humanité comme civilisation disparue, sujette à des travaux d’archéologie, et laissant des écritures indéchiffrables pour les civilisations futures, me fait d’ailleurs penser à ce tunnel immense creusé en Finlande pour y recueillir les déchets nucléaires du pays, et censé devoir rester scellé pour les cent mille prochaines années. Un projet fascinant surtout pour les interrogations qu’il suscite : comment faire comprendre aux générations futures que cet endroit doit rester hermétiquement clos ? Dans quelle langue, ou avec quels symboles, s’exprimer pour être sûr d’être encore compris dans cent mille ans ? Et pour avoir la certitude que ces mises en garde soient prises au sérieux, et qu’elles n’aient pas l’effet opposé : celui d’aiguiser la curiosité des chercheurs du futur ?... Les Égyptiens et les Mayas avaient protégé les sépultures de leurs rois de malédictions à l’encontre des profanateurs, mais ça n’a jamais empêché les archéologues d’ouvrir ces tombeaux…
            Enfin, je vois très bien quel serait le potentiel de cette histoire (et peut-être qu’une idée assez proche a déjà été traitée : mes connaissances dans le domaine de la science-fiction sont plutôt limitées), et je m’enflamme bêtement à y penser – tout en me sentant, donc, incapable de l’écrire. Ah ! Quel homme de talent je pourrais être, si je n’étais pas moi…

Samedi 24 décembre 2016.
            Tout le monde fête en famille l’arrivée du petit Jésus (alors qu’il nous fait le coup tous les ans), et les cinémas sont déserts. C’est le moment idéal pour voir Premier contact (Arrival), le film de Denis Villeneuve. Excellent film de science-fiction, qui renouvelle le sujet classique de l’arrivée des extraterrestres sur notre planète. Comme pour Rencontres du troisième type ou le Contact de Zemeckis, il s’agit de comprendre les intentions de ces créatures étrangères, qui ne semblent pas vouloir quitter leurs étranges vaisseaux ovoïdes. Une linguiste et un physicien sont appelés en renfort pour entrer en communication avec eux. C’est l’un des propos majeurs du film : comment établir un contact avec des extraterrestres qui ne parlent pas notre langue (dans beaucoup de films de SF, on ne s’embarrasse pas de ce genre de détails : les aliens sont plus avancés que nous, donc ils font l’effort de parler anglais, ou ils s’amusent avec les nombres premiers pour faire les malins) ? Tandis que la linguiste et le physicien essaient de traduire les glyphes circulaires que les extraterrestres projettent et qui leur servent de moyen d’expression, les grandes puissances s’arment, redoutant une colonisation mondiale. Et plus les spécialistes avancent dans leur compréhension du langage des aliens, plus ils comprennent que celui-ci est lié au temps, que leur temporalité et la nôtre sont différentes. Et cet apprentissage d’un langage nouveau, qui ne ressemble à rien de connu, bouleverse profondément la linguiste. J’espérais un bon film, et je ne suis pas déçu : il s’inscrit dans la lignée de 2001 ou d’Interstellar, et sans rougir de la comparaison.
  




lundi 16 janvier 2017

La colonie



            La colonie se frayait un chemin parmi la terre. Dans la fraîcheur du soir, une longue file silencieuse avançait entre les racines, sous l’humus. Azyx marchait en tête. Il n’avait jamais vu autant d’individus disposés à le suivre, et c’était avec fierté qu’il creusait le sol devant lui, s’enfonçant toujours plus profondément parmi les végétaux en décomposition, les pierres et la mousse.
            L’odeur de plus en plus forte, ces délicieuses émanations qui avaient attiré la colonie jusqu’ici, avertirent Azyx que leur équipée touchait à son but. La surface dure et plane d’un bois vermoulu, déjà entrouvert par endroit sous l’action de l’humidité et de la pression de la terre, confirma que l’escouade était arrivée au terme de son voyage. Il ne restait plus qu’à s’engouffrer entre les planches disjointes et se partager le festin.
            C’était le périple de leur vie. Les membres de la colonie étaient nés à fleur de terre, il y a longtemps, au tout début du voyage. La marche avait été longue. Des œufs avaient éclos en chemin, et d’autres larves avaient rejoint la troupe. Ce n’était pas fini. D’autres arrivaient encore derrière, lent défilé ininterrompu grouillant sous la terre brune.
            Les premiers arrivants avaient déjà entamé la descente le long des parois de bois. Celles-ci étaient recouvertes de centaines d’individus, les antennes dirigées vers la chair en décomposition qui avait déjà nourri des légions de mouches bleues et de diptères voraces, ayant laissé sur leur passage des quantités d’œufs. Une nouvelle génération de nécrophages avait alors pris le relais, s’enfonçant dans les cavités, rongeant les chairs, pompant les fluides du cadavre en putréfaction.
            Azyx et ses congénères appartenaient à une nouvelle escouade d’arthropodes, les mandibules s’entrechoquant d’impatience à mesure qu’ils approchaient du buffet qui les attendait, allongé sur un drap de satin auquel l’humidité, les racines et la terre qui s’était déversée à travers les déchirures du bois avaient fait perdre sa blancheur immaculée. À leur tour d’entrer en scène !
            Glissant sur la soie fatiguée, il avait atteint un talon, qui se dressait comme une montagne devant lui. Il en entreprit aussitôt l’ascension, les pattes crochetées dans la chair molle, la tête en arrière alors qu’il négociait le surplomb, puis retrouvant son équilibre sur la paroi verticale de la plante du pied. La colonie se dispersait derrière lui, certains individus le suivant à la trace, les autres partant explorer des contrées plus lointaines, aux environs des creux poplités, de l’aine, des organes génitaux, ou plus loin encore, dans les confins, vers la tête et ses cavités hospitalières.
            La peau était crevée, déchirée, à certains endroits elle tombait par plaques, comme la façade d’un très vieux bâtiment. Les microbes y avaient laissé leurs germes, qui en s’ouvrant avaient libéré leurs gaz. Sulfure d’hydrogène, fréon et dioxyde de carbone s’étaient répandus, saturant les alentours d’un capiteux fumet de pourriture. L’insecte avait gravi une dernière bosse sous le gros orteil, dont il atteignait maintenant le sommet. C’est alors qu’il commença à se nourrir, plongeant ses mandibules dans la pulpe de la peau. Il aimait particulièrement s’aventurer sous l’ongle, ce couvercle jaune, cassé, qui renfermait de multiples trésors.
            Il apercevait en contrebas, très loin au-dessous de lui, les troupes d’insectes toujours plus nombreuses qui recouvraient presque entièrement les chevilles, les mollets du cadavre. Il savait qu’à perte de vue, le défilé continuait, que tous les plis, tous les orifices du corps couché là étaient pris d’assaut, colonisés par ses frères. Le bruit était assourdissant. Tout autour de lui, on se nourrissait, on s’accouplait, on pondait. C’était le voyage de sa vie. Azyx allait mourir ici, il le savait, mais avant cela, il aurait mangé, il aurait achevé sa mue, il aurait fécondé une femelle, il aurait vu éclore des œufs, ses enfants, et il aurait gagné un creux propice pour y finir ses jours. Il aurait vécu.  
          Azyx ne craignait pas son propre trépas. Il était bien placé pour savoir que la mort n’est rien, rien d’autre qu’une étape de la vie. Comme le cadavre de cet humain permettait à toute une faune exubérante de se nourrir, de croître et de multiplier, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la poussière, son corps à lui, également, accueillerait une nuée de microbes nécrophages. Et eux-mêmes, sans doute, une fois morts, se verraient assiégés par d’autres organismes vivants, encore plus petits. La longue chaîne de la vie ne s’arrête jamais. La mort n’en est que le point de départ.


dimanche 9 octobre 2016

Le zouave et l'homme-torpille

 
Otto Dix, Soldat blessé, automne 1916 (1924).


            Il en avait fait, du chemin, depuis le début de la guerre ! Alors que là-bas, sur le front, en Champagne, aux Éparges, à la Main de Massiges, à Verdun, ses camarades continuaient à partir à l’assaut, l’héroïsme fortement stimulé par la menace du conseil de guerre pour les éventuels indécis, lui, Deschamps, avait voyagé à l’arrière, d’hôpitaux en maisons de repos. Saint-Malo, le Val-de-Grâce, Maison-Blanche, Saint-Denis, et maintenant le Centre neurologique de Tours.
            Les voyages forment la jeunesse, il paraît… Deschamps, lui, qui a déjà l’impression d’être un vieillard à trente-cinq ans, aimerait bien poser ses valises pour de bon. Qu’on le déclare enfin inapte au massacre et qu’on le renvoie chez lui !
            Leur guerre, il en a soupé ! Oh, il sait bien qu’on ne lui accrochera jamais de médaille pour sa bravoure au combat. Il n’a pas de belles cicatrices à exhiber devant les dames, il n’a pas eu l’honneur de laisser une guibolle, un bras ou la moitié de la gueule quelque part sur le no man’s land, pour avancer jusqu’à une pauvre tranchée que les Boches auraient reprise le lendemain !
            Non, lui, Deschamps Baptiste, du 1er Zouaves, ses faits d’armes sont nettement moins flamboyants. À l’automne 14, du côté de Reminghe, alors que les marmites tombaient autour de lui, fauchant les copains, il a plongé sans réfléchir dans un fossé profond de trois mètres, avec son barda de trente kilos sur les épaules. Pour sûr qu’il a eu mal ! Il en est resté tout plié, au fond de son trou, cassé en deux, pendant que la terre se soulevait en gerbe au-dessus de lui, sous la pluie d’obus…
            Quand on l’a finalement tiré de là, il ne pouvait plus se redresser. Il était évident pour tout le monde que ses lombaires en avaient pris un coup : on l’a envoyé se faire opérer pour une hernie à Saint-Malo.
            L’hernie a été soignée, mais rien à faire : le zouave Deschamps est resté obstinément courbé. C’est alors que la valse des hôpitaux a commencé. Personne n’a songé que c’était au niveau du mental, que ça se passait. Ou si c’était le cas, on sait bien ce que ça voudrait dire… Si la guerre rendait fou, ça se saurait ! Un type qui ne peut plus tenir debout alors que les radiographies ne montrent pas la moindre blessure ne peut être qu’un simulateur : loin du front, soigné par les médecins, il s’est affaibli moralement, il n’a pas envie de quitter sa chambre confortable pour retrouver la tranchée…
Les blessures physiques s’exposent glorieusement, cela va sans dire : avec elles au moins, pas de doute – même s’il y a bien quelques petits malins qui se coupent un orteil dans l’espoir d’être évacués, on ne peut pas feindre d’avoir la peau criblée d’éclats de schrapnels. Mais il y a tout un tas de soldats qui débarquent du front dans les hôpitaux de l’arrière sans la moindre contusion, mais alors avec de ces airs… Les yeux exorbités, les bras paralysés, les cannes flageolantes, hurlant, bavant, se traînant par terre ou frappés par la danse de Saint-Guy… Ces malades-là, évidemment, on ne leur déroule pas le tapis rouge. La guerre est faite par des héros, on en sort vainqueur ou mort, chaque membre laissé sur le glorieux champ de bataille a été abandonné là par un vaillant soldat – pas le genre à se laisser intimider par le sifflement des obus, pas le genre à finir mutique dans un asile d’aliénés…
            Pour revenir fou du front, il faut avoir des dispositions à la folie ! Ces gars qui se ramènent les yeux hagards, atteints de cécité nerveuse, le corps tordu et secoué de tremblements, ne peuvent être que des alcooliques, des syphilitiques, des faibles d’esprit… Ou plus simplement des lâches qui simulent la folie pour passer le reste de la guerre parmi les embusqués, bien à l’abri dans les hôpitaux militaires, pendant que les camarades vont se faire tuer à leur place.


Régiment de zouaves, vers 1916.

            Il faut le reconnaître : en 1914, on ne sait pas grand-chose des maladies nerveuses. La psychanalyse en est à ses balbutiements. Pourtant, devant l’afflux de soldats revenant particulièrement « secoués » du champ de bataille, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Tous n’étaient pas des couards ; il y avait même parmi eux des poilus dont les états de service laissaient supposer une force indiscutable,  aussi bien physique que morale ! Ce genre de traumatismes étranges devaient donc être pris en compte, et soignés au même titre que les blessures physiques. Le but étant, bien sûr, de renvoyer sur le front un soldat guéri, un valeureux poilu en état de marche, prêt à retourner d’un pas intrépide mourir pour la Patrie !
            Les médecins vont alors commencer à s’intéresser à ces nouveaux patients étranges, atteints de ce qu’on appelle l’obusite. Ce terme, qui correspond au shell shock britannique, rappelle sensiblement ce que les médecins militaires de Napoléon appelaient le « syndrome du vent du boulet ». Au fond, ce n’est pas tant la guerre qui traumatise les hommes (il n’y a pas de raison), mais le souffle des obus, les déflagrations, qui peuvent agir sur le système nerveux et causer ce genre de commotions. Tout corps plongé sous les bombardements est susceptible d’en ressortir un peu bousculé. On parle aussi de « syndrome des éboulés », d’hypnose des batailles, de pithiatiques, de plicaturés, de camptocormiques, d’émotionnés… Bref, on ne manque pas de mots pour nommer les pathologies que présentent ces sujets qui arrivent dans les infirmeries de campagne complètement repliés sur eux-mêmes, l’air halluciné, délirant, sourds, aveugles ou poussant des hurlements de damnés…

*

            Ce n’est pas le vocabulaire qui manque, c’est le traitement miracle ! On a tout essayé, avec Baptiste Deschamps. Comme la radiographie ne montrait aucune lésion susceptible d’expliquer son incapacité à se redresser, les médecins ont flairé la simulation. Le pithiatisme, décrit par le neurologue Babinski, des hôpitaux de Paris, est un trouble similaire à l’hystérie (cette maladie de bonne femme) qui peut se guérir par la persuasion, et qui tient de la « simulation inconsciente ». C’est encore une affaire de lâcheté, mais on veut bien admettre que le patient n’a pas pleinement conscience d’être un embusqué. Avec un peu de patience et de compréhension, on devrait pouvoir le convaincre de retourner gentiment se couvrir de gloire sur le champ de bataille.
            Mais Deschamps était coriace. Les bains, les massages, l’hypnose, la mécanothérapie, la gymnastique, les traitements à l’électricité statique – rien n’y faisait. Après avoir été traîné dans une dizaine d’hôpitaux différents, il allait se voir proposer une réforme pour invalidité à 100 %, mais heureusement, au même moment, le traitement miracle lui était enfin proposé, au Centre neurologique de Tours, situé dans l’enceinte du lycée Descartes !
            Le médecin-major à la tête de ce centre, le docteur Clovis Vincent, avait en effet mis au point une méthode révolutionnaire, utilisant le courant galvanique, pour soigner les éboulés, redresser les plicaturés, remettre sur le droit chemin – celui du charnier – les grands émotifs. Cette méthode, qui consistait à appliquer sur le patient deux tampons à travers lesquels passait un courant électrique, avait été rebaptisée du joli nom de torpillage. Et puisque méthode révolutionnaire il y avait, le brave docteur Vincent pratiquait ce traitement lors de séances publiques.
            À peine débarqué à Tours, le zouave Deschamps comprend ce qui l’attend. Depuis la cour, il entend les patients hurler de douleur, tandis que le docteur les traite à coups de décharges électrique, tout en les insultant : « Salaud ! Ordure ! Tu vas avancer, dis ? Sale lâche ! Sale Boche ! » Les insultes font partie du traitement. Le docteur Vincent ne croit pas aux méthodes douces : selon lui, pour guérir le patient et le renvoyer sur le front, il faut un traitement brutal et humiliant. Rien de plus convaincant que la douleur. Deschamps, lui, est convaincu d’une chose : il est hors de question qu’il se laisse torpiller. Il y en a même qui lui ont dit que le médecin-major avait tué quelques-uns de ses malades…

Un plicaturé


            Alors, le 27 mai 1916, quand l’homme-torpille s’approche du zouave avec ses instruments, ce dernier se recule, terrifié, et lance au médecin : « Ne me touchez pas ! » Seulement Deschamps est un simple soldat, Vincent un major. « Tu n’as pas d’ordres à me donner, ici c’est moi qui commande ! », répond le médecin en préparant ses tampons. Ici, les témoignages divergent. Selon le médecin, Deschamps s’est redressé d’un coup pour le frapper. Selon Deschamps, le toubib l’aurait brutalisé, et c’est à ce moment-là qu’il aurait riposté. Toujours est-il que les deux hommes se battent. Vincent rend coup pour coup, essayant encore de torpiller le zouave, mais bientôt, les instruments médicaux sont arrachés, inutilisables. Alors le médecin cogne encore, et encore.
« Je me suis laissé frapper pour montrer aux infirmiers que Deschamps pouvait se redresser et déployer une grande force, dira ensuite Clovis Vincent. Puis j’ai pensé, cette démonstration faite, que ma dignité de médecin et d’officier était en jeu. J’ai répondu par quelques coups de poing. »
Qu’un médecin boxe son patient ne semble pas particulièrement choquant – sans doute une autre de ces méthodes miracles pour soigner les grands traumatisés de guerre – mais Deschamps, en revanche, est traduit en conseil de guerre pour « voies de fait envers un supérieur ».

*

C’est en août que s’ouvre le procès, déjà considéré par certains comme une nouvelle affaire Dreyfus. C’est que l’avocat du zouave, Paul Meunier, député socialiste de l’Aube, entend bien se servir de ce conseil de guerre comme d’une tribune pour défendre les droits des blessés. Tous les journaux relatent l’affaire en détail, l’opinion est divisée entre les ardents défenseurs du médecin agressé par son patient alors qu’il ne faisait que son devoir, et les partisans du zouave qui, se sentant menacé par un traitement brutal, aurait agi en état de légitime défense. Rares sont les journalistes qui ne prennent pas parti.
Parmi les nombreux témoins à se succéder à la barre, certains sont des soldats soignés par le docteur Vincent, et venus plaider en sa faveur, ainsi qu’en celle de sa méthode. L’effet n’est pas probant. L’un d’eux, qui marche encore courbé, reconnaît que le torpillage a eu quelques effets bénéfiques sur ses membres paralysés, et ajoute : « J’ai d’abord reçu un petit courant électrique et ça pouvait aller, mais ensuite le major m’a flanqué une telle charge dans le corps qu’il y avait de quoi faire marcher un tramway. » Après quoi il avoue qu’il préférerait encore passer en conseil de guerre plutôt que d’avoir à subir ça une nouvelle fois. Un autre patient, traité pour une sciatique, déclare : « Je n’aurais jamais cru qu’on pût souffrir comme j’ai souffert. J’ai pleuré comme un enfant en suppliant qu’on m’envoie au front. » Preuve de l’efficacité du traitement, puisque c’était précisément son but !
Le docteur Clovis Vincent
Clovis Vincent lui-même reconnaît que, si sa méthode est presque infaillible (il s’octroie modestement 98 % de réussite), son seul défaut est d’être « horriblement douloureuse ». Mais il faut bien ça pour débusquer les éventuels simulateurs, ou « persuader » les malades les plus timorés… Car Vincent, bonne pâte, n’accuse pas le zouave Deschamps d’être un simulateur : il le considère plutôt comme « un hystérique qui, comme beaucoup, est persuadé qu’il ne peut pas être guéri ».
Le docteur Doyen, chirurgien, fait ensuite une longue déposition au cours de laquelle il rappelle que le torpillage n’a rien de nouveau, mais qu’il s’agit en revanche d’un traitement atrocement douloureux, « digne de l’Inquisition ». Évoquant l’échange de coups qui a conduit le zouave au tribunal, il affirme : « Le devoir strict du médecin, au moment où le malade lui opposait une résistance énergique, était de se retirer : s’il s’était retiré à ce moment, jamais Deschamps n’aurait frappé. En continuant à menacer le patient, le docteur Vincent l’a affolé. Après avoir reçu lui-même quelques coups, il a poursuivi Deschamps, il l’a criblé de coups et il est arrivé à le tenir au-dessous de lui. C’est non seulement de sa part un manque de dignité incroyable, mais c’est aussi un manquement grave aux devoirs les plus sacrés du médecin envers l’humanité. » Pour finir, le témoin déclare que selon lui, c’est le docteur Vincent qui devrait être sur le banc des accusés, et non son patient.
Coup de tonnerre dans le prétoire, le docteur Doyen est prié de retirer ce qu’il vient de dire. Il le fait, non sans ajouter que d’après lui, si dans la confusion du pugilat, Deschamps avait tué son médecin, il mériterait d’être acquitté, puisqu’il était en état de légitime défense.
Paul Meunier, le défenseur de Deschamps, pose donc dans sa plaidoirie la question du droit des blessés. Si dans le civil, un malade peut sans discussion refuser d’être soigné, est-ce qu’un malade militaire n’est pas tenu d’obéir aux ordre du médecin-major, son supérieur ? La réponse de Meunier, basée sur l’instruction du 5 avril 1915, est claire : « Les ordonnances médicales ne sont pas des ordres, au sens légal et pénal de ce mot. Le refus de traitement n’est pas un refus d’obéissance, tout le monde est d’accord là-dessus, et personne, ni ici, ni ailleurs, n’a jamais tenté de donner au Code militaire une interprétation contraire à la vérité que je viens d’énoncer. Dire que le blessé est, vis-à-vis du médecin, dans la même situation légale que le soldat valide et en service vis-à-vis de son supérieur, ce serait dépasser les limites de l’audace et du mensonge. »
Le verdict du procès, le 3 août 1916, est à la hauteur de cette affaire surprenante : Baptiste Deschamps est reconnu coupable, mais on lui accorde des circonstances atténuantes et il est condamné à six mois de prison avec sursis. La méthode du bon docteur Vincent, quant à elle, est sérieusement mise en doute. Nous ne sommes plus en 1914, la guerre dure déjà depuis deux ans, jour pour jour, et la voix du Poilu commence à se faire entendre. Ce n’est pas pour autant que les « éboulés » et autres « commotionnés » vont obtenir enfin un peu de considération : on n’en est pas encore là.

*

Afin de réhabiliter sa méthode, le docteur Vincent tourne un film de propagande de quinze minutes, intitulé Les Progrès de la science française au profit des victimes de la guerre, dans lequel il est montré littéralement en train de guérir des paraplégiques grâce à ses électrodes. Le procès de Deschamps ne marque pas la fin du torpillage, loin de là, puisqu’au même moment, à Besançon, le docteur Gustave Roussy, certes moins brutal que Vincent, applique une méthode « psycho-électrique et rééducative » similaire.
Un blessé psychique
Un courageux journaliste du Matin, au moment du procès Deschamps, a voulu tester la méthode de Vincent afin de montrer à ses lecteurs, ainsi qu’aux patients du centre neurologique de Tours, qu’il n’y avait vraiment pas de quoi avoir peur. Un sacrifice qui fait chaud au cœur, enduré stoïquement, une « enquête scrupuleuse, menée (on peut le croire) sans parti pris ». On peut tellement le croire qu’on se demande bien pourquoi le brave gratte-papier éprouve le besoin de le dire, qu’on peut le croire… Le résultat de l’expérience est éloquent : « Sensation désagréable qui empire à la longue… Picotements, élancements, tiraillements, brûlure… Quand crierai-je ? – car je me suis promis de ne pas me refuser ce soulagement ! – Trois, quatre secondes passent. C’est assez dur, mais j’ai supporté de pires douleurs : un violent mal de dents, par exemple, ou certains accès rhumatismaux…
Soudain, le major enlève ses électrodes.
− C’est tout, docteur ?
− C’est tout !
− Vous ne me direz pas que vous m’avez torpillé !
− Mais si !...
− Avec la même intensité que vos malades ?
− La même ! Voyez le cadran : 30 milliampères.
− Non ! Vrai ?
Je ne trouve pas autre chose à dire. »
C’est vrai, que dire de plus ? Que la plupart des patients du gentil docteur subissaient des charges plutôt situées entre 60 et 100 milliampères, et pas simplement pendant trois ou quatre secondes, peut-être ?
Pinaillage que tout cela ! Cette scrupuleuse enquête sans parti pris (on peut le croire) a prouvé que le torpillage, finalement, on s’en faisait tout un monde, mais que ce n’était rien du tout, et l’envoyé spécial du Matin peut allègrement encourager les valeureux poilus qui attendent leur tour : « Vous le voyez, mes amis, ce n’est pas un moment si cruel à passer ! Vous en avez vu bien d’autres ! Vous avez supporté, sans vous plaindre, des douleurs plus aiguës et plus méritoires. Croyez-m’en : il faut être ce que vous n’êtes pas, des poltrons, pour se refuser à un tel traitement ! » Après quoi cet intrépide émissaire de la vérité put retourner, torpillé et guéri, non pas risquer sa vie sur le champ de bataille, mais bien à l’abri des bombes, dans la salle de rédaction de son journal.

*

Après son procès, Baptiste Deschamps traîna encore un moment au Centre neurologique de Rennes, avant d’être enfin renvoyé dans ses foyers, sans solde. Des foyers endeuillés par la mort de deux de ses filles, atteintes de diphtérie. Ce n’est qu’en 1926 qu’on lui accordera une pension d’invalidité à 100 % pour « impotence presque absolue des membres inférieurs » et « séquelle de traumatisme de la colonne lombo-sacrée à la suite d’une chute de trois mètres ». Il meurt en 1953, dans son village du Poitou.
Quant au docteur Clovis Vincent, l’homme-torpille, le médecin-boxeur, il insista pour reprendre du service au front comme médecin-chef, d’abord au 44e bataillon de chasseurs, puis au 98e régiment d’infanterie. Il s’illustra sur le champ de bataille, à la cote 304 et au Mort-Homme. Après la guerre, il deviendra le pionnier de la neurochirurgie en France et participera pendant l’Occupation à la création du Comité médical de la Résistance. Il meurt en 1947.
Après l’armistice, les commémorations de nos valeureux poilus verront défiler les grands blessés de la Der des ders, les amputés et leurs prothèses dernier cri, les gazés et leurs poumons en miettes… Les gueules cassées attendront encore quelques années, le temps qu’on s’habitue à l’idée que la guerre puisse avoir cette tronche là. Mais les malades psychiques, avec leurs tremblements hystériques, leur regard hébété, leur gestion étrange de l’équilibre, ne feront jamais partie du cortège. Ils n’auront pas droit non plus aux glorieuses sépultures dans les cimetières militaires, mais à des tombes modestes à proximité de leurs asiles respectifs. Il faudra attendre la fin de la Guerre du Golfe pour que soient enfin reconnus, en France, les troubles post-traumatiques du combattant.

L'obusite



Sources
Les Soldats de la honte, J.-Y. Le Naour, Perrin, 2011.
Le Droit des blessés. L’affaire du zouave Deschamps devant le Conseil de guerre de Tours, P. Meunier, Librairie Paul Ollendorff, 1916.
Les Journaux de guerre, n° 30, « Shell Shock », février 2015.
L’Œuvre, 4 août 1916.
Le Matin, 5 août 1916.
Quand la Grande Guerre rend fou, documentaire de G. Laville et J.-Y. Le Naour, 2014. Diffusé sur France 3 le 29 novembre 2015.



vendredi 30 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 17]


C’est marrant comme on peut s’éclater en répèt’ en se prenant pour des stars et se sentir piteux dès qu’un mec qui s’y connaît un peu décortique votre musique. On s’était jamais vraiment pris la tête pour les pains qu’on multipliait dans notre pauvre local (de vrais p’tits Jésus !), et voilà que pour notre CD quatre titres, on a passé des heures à retravailler chaque piste avec l’impression qu’on ressortirait pas vivants du studio – ou alors très vieux.
            Normalement, c’est le moment où je vous fais un couplet sur le fait que l’expérience du studio, ça te donne une putain de leçon d’humilité t’as vu, et que tu en ressors en te disant que t’as appris plein de trucs et que genre ça t’a fait grandir, un peu. Nous, comme on est des petits cons, on va pas vraiment dire ça.
            Nous, l’impression qu’on a eue, c’est d’entrer en studio avec, mettons, l’idée d’un truc qui serait rouge, et qu’on en est ressortis avec un truc bleu, et bien contents quand même. Parce que l’ingé son a réussi à nous convaincre que c’était un truc bleu qu’il nous fallait.
            Alors bon, nous, c’est sûr, on s’est ramenés avec nos idées, on voulait que ça sonne comme du Motörhead, et le mec nous a tout de suite dit : « Déjà, commencez par jouer comme Lemmy, après on en reparle. » Je pense qu’il a fait ce qu’il a pu aussi, ce brave homme.
            Leçon d’humilité je sais pas, mais en tout cas, quand tu commences à t’enregistrer avec un pro, c’est là que tu vois la distance qui sépare tes ambitions de la réalité. Et donc finalement, ton truc rouge est devenu bleu, mais ça te convient. Parce qu’à la fin, tout ce qui compte, c’est de ressortir de ce studio, de revoir la lumière du jour et de pouvoir goûter à nouveau aux lasagnes de maman. Perso, je manque de patience. Je vaudrais que dalle comme otage.
            Et donc, pour bien faire la différence entre ce quatre titres et la pauvre démo qu’on avait avant, on s’est creusés la tête pour chercher un titre et un visuel un peu classe. Comme on n’est pas connus, Steven a pensé à Not on TV, ou Never seen on TV, mais j’ai dit la télé, y’a plus que les vieux qui la regardent. Alors finalement, Adrien a tranché : Not on YouTube, le voilà, notre titre.
            Pour le visuel, on avait déjà notre petite idée. On est allés à la fête des Angevines avec nos instruments. Moi, j’avais réduit ma batterie à une caisse claire et une cymbale (autant dire un symbole). On a demandé la permission au forain, entre deux tours de manèges, de se prendre en photos sur le carrousel. C’est Florian qui tenait l’appareil, Noémie était au premier plan sur le cheval, Adrien jouait de la guitare sur la moto, Steven se crispait sur sa basse dans la jeep et je jouais des baguettes, les genoux coincés par la caisse claire dans le camion de pompiers. Comme ça, même pas besoin d’écouter le disque pour qu’on soit ridicules.
 Tranzistor, n°59, septembre 2016.

lundi 26 septembre 2016

Bag of Bones [épisode 16]


            Florian, comme manager, il est hyperactif. Je suis sûr que ses parents auraient aimé qu’il mette même moitié moins d’application dans ses études… Comme son père est fan de rock et qu’il suit notre groupe attentivement (même s’il est un peu déçu que le fiston ait mis un terme à sa carrière de chanteur), il s’est mis en tête qu’on devait ab-so-lu-ment enregistrer un ep. Enfin lui, il disait « un 45 tours », mais Florian lui a dit que ça s’appelait plus comme ça putain papa, arrête, tu m’fous la honte là !
            Nous, évidemment, sortir un ep, ça nous intéressait grave, tu penses ! Florian avait quand même fait remarquer à son père qu’on avait déjà une démo pas trop crade, mais le côté fait à la maison, ça le faisait doucement rigoler, le daron, et il disait qu’on valait mieux que ça. Il était même prêt à nous aider financièrement pour le studio d’enregistrement. Ah ben là d’accord, fallait le dire tout de suite !
            D’autant plus que nous, à force de fricoter avec le milieu musical lavallois, on commence à connaître du monde et des bonnes adresses. Entre deux bières au 6par4, il nous arrive de dire salut aux frères Sauvé ou même carrément à Jeff Foulon ! On a donc trouvé un studio en Mayenne, à un prix abordable, et on a choisi parmi nos titres ceux qui avaient le plus de succès parmi un panel représentatif d’à peu près douze personnes. À nous la gloire et les microsillons !
            Bon. Une fois dans le studio, le gars nous a dit comment ça allait se passer. D’abord, on allait enregistrer la batterie. Ça m’a mis un coup de pression direct, mais en même temps je me suis dit qu’après ça, j’allais être quitte pendant que les copains bosseront comme des dingues. Alors je me suis mis derrière ma batterie et le gars m’a dit : « Je vais te mettre un clic. »
            Un clip ? je me suis dit. Pourquoi il veut me mettre un clip ? Je suis venu là pour m’enregistrer, pas pour regarder D8 ! Et puis non, y’avait pas de clip, juste un tic-tac bizarre, alors il m’a dit « Vas-y ! » et j’ai commencé à jouer à fond, comme en répèt’, brada-bang brada-bang, roulements de caisse claire et martelage de fûts et là il m’a fait un signe avec les mains comme au hand-ball : temps mort. J’ai arrêté.
            « Par contre, il faut que tu joues sur le clic ! »
            Et là, j’ai fait un lien avec le tic-tac super chiant que j’entendais pendant que je jouais. « Ah ! Mais il faut que je m’en occupe, de ce truc-là ?
            ‒ Non non, il m’a dit. J’ai juste mis ça pour la déco. » (Le mec qu’a un putain d’humour, sans déconner, MDR.)
Alors je me suis concentré sur le clic et j’ai recommencé, et là j’ai senti la sueur couler sur mon front. Dès que j’entamais un roulement, je me retrouvais aux fraises, obligé de recommencer. Ce truc m’a forcé à décomposer tous mes plans de batterie, j’avais l’impression de faire des maths, pas de la musique ! L’impression de courir un marathon dans des chaussures trop petites ! Elle allait être longue, cette session d’enregistrement…

 Tranzistor n° 58, janvier 2016.

mardi 6 septembre 2016

Une enfance aux noms propres




Rue du Haut-Rocher, mais quand même pas le Mont Olympe, les sages-femmes m’ont accouché, déjà pas très volontaire, attendant de voir, CHU rayon maternité. Rue de l’Ermitage, ermite à quatre pattes, je découvrais le monde en commençant par la moquette. Rue Guynemer, ensuite, l’aviateur, dressé sur mes pattes arrière, j’ai levé le nez au ciel. À l’école maternelle de la rue Marcel-Cerdan, je serrais les dents, mais nous étions dans le quartier d’Hilard, ah ah ! alors je n’ai pas pris l’enfance trop au sérieux. C’est à l’école Saint-Exupéry, autre aviateur, que j’ai appris à lire, à écrire et à ne pas compter sur grand-chose. C’était place Augustine-Fouillé, « auteur du Tour du monde par deux enfants » : ces deux-là ont voyagé pour moi. L’école nous envoyait parfois prendre l’air à Noirmoutier ou au Collet d’Allevard. Les vacances se passaient à La Tranche-sur-Mer, Guérande, Saint-Malo, Pornic, La Trinité, La Baule ou Pralognan-la-Vanoise. Quartier du Bourny, rue Raymond-Garnier, « mort en déportation », j’ai continué à grandir, mais rue des Déportés, je me déportais souvent pour aller humer les livres à la librairie Siloë. C’est à la piscine du Viaduc que j’ai appris à ne pas savoir nager, et place de la Commune que j’ai construit mes barricades adolescentes. Les copains habitaient rue Pierre-Joseph Proudhon, rue Salvador-Allende ou allée Louise-Michel, mais on se regardait vieillir au collège Jacques-Monod, quartier des Fourches. Les promenades familiales se faisaient au jardin de la Perrine ou au bois de L’Huisserie, l’horizon local dépassait rarement la place du Onze-Novembre, la Porte Beucheresse ou le Leclerc de Saint-Nicolas. Au lycée Ambroise-Paré, on commençait à se cogner aux murs d’une ville-palindrome, Laval-Laval aller-retour, personne ne descend. Dans les salles d’examen du bac, au lycée Douanier-Rousseau, on espérait tous secrètement obtenir plus que la Mayenne.


vendredi 26 août 2016

L'oeil de marbre



   
            L’air est doux en ce mois d’avril 1874, et les deux frères marchent le long de la plage de Savin Hill, dans la baie de Dorchester, au sud de Boston. L’endroit est désert à cette heure, les mouettes poussent des cris loin au-dessus d’eux et les promeneurs s’apprêtent à rebrousser chemin, leurs pas les ayant conduits à l’extrémité de la plage, au bord d’un terrain marécageux.
            C’est alors que l’un d’eux remarque une forme blanche, allongée dans la vase, à demi cachée par la boue qui la recouvre. Un mauvais pressentiment : il s’approche et ses craintes sont confirmées. Il a sous les yeux le cadavre à demi nu d’un très jeune enfant. Son torse est une bouillie où le sang séché, bruni, se mêle à la glaise verdâtre du marécage – et l’homme a d’abord cru que l’enfant avait été décapité, tant la plaie sur sa gorge est profonde.
            Les enquêteurs dépêchés sur place sont justement à la recherche d’un enfant. Depuis le 8 mars, John Curran, de Boston, est sans nouvelles de sa fille Katie, âgée de dix ans.
            Mais ce n’est pas le corps de la petite Katie Curran que les hommes de la police de Boston ont sous les yeux. Il s’agit d’un garçon de quatre ans, bientôt identifié comme étant Horace Millen. L’autopsie du petit cadavre confirme l’acharnement du meurtrier : le corps a été frappé de trente-et-un coups de couteau, les organes sexuels en partie arrachés et la tête presque séparée du tronc. L’agresseur a été jusqu’à crever l’œil droit du petit Horace.
            Une telle rage dirigée vers un enfant si jeune rappelle étrangement quelqu’un aux enquêteurs. Ils y avaient déjà vaguement pensé au moment de la disparition de la petite Katie, d’autant plus que le jeune suspect habite tout près du père de la disparue, à South Boston.
            Malgré la jeunesse de Jesse Pomeroy, les policiers n’ont aucun doute quant à sa culpabilité. Le « petit monstre » a déjà prouvé par le passé de quelles atrocités il était capable. Du reste, avec son « œil de marbre », il n’a pas vraiment le visage d’un ange…

*

            Jesse Harding Pomeroy est né le 19 novembre 1859 à Charleston, Massachusetts. Dès sa plus tendre enfance, son œil droit est recouvert d’un voile blanc, séquelles de la variole. Par ailleurs, la tête de Jesse semble trop grosse pour son corps et à onze ans, il est bien plus grand que tous les enfants de son âge. Comme si ça ne suffisait pas, sa bouche est déformée par un bec-de-lièvre. Un aspect qui lui vaudra aussi bien les moqueries des gamins du quartier que le dégoût des adultes. Son propre père refuse de le regarder en face. En revanche, il n’éprouve aucune difficulté à lui infliger de sévères corrections, à grands coups de ceinture. Jusqu’au jour où sa mère, Ruth, prenant la défense de Jesse, flanque son mari hors de la maison de Chelsea où la famille vit désormais.
            Enfant solitaire, Jesse Pomeroy montre très tôt un goût prononcé pour le vol et la violence. Régulièrement fouetté par son père, cul nu dans le jardin, il a sûrement rêvé plus d’une fois du jour où il pourrait enfin se trouver de l’autre côté du fouet. Ce jour où il prendrait le pouvoir, à son tour, et verrait les autres trembler devant lui… En attendant, il commence à s’entraîner avec les animaux du quartier. Quand Ruth découvre ses deux canaris pétrifiés dans un coin de leur cage, le cou brisé, elle devine qui est responsable de cet acte. Le jeune Jesse se fait la main. Il ne va pas tarder à perfectionner ses compétences.
            Le 22 décembre 1871, le petit Billy Paine, qui vit à Chelsea avec ses parents, est retrouvé inconscient, attaché nu à un arbre, à Powder Horn Hill, près d’une vieille remise. L’enfant a été sauvagement battu à coups de fouet, et s’avère incapable de décrire son agresseur.
            Le 21 février 1872, un garçon de sept ans, Tracy Hayden, est emmené au même endroit, dénudé, attaché et battu. Son agresseur le frappe en plein visage avec une planche, lui fracturant le nez et lui brisant deux dents. Après l’avoir menacé de lui couper le pénis s’il parle à la police, il abandonne l’enfant sur place. Terrorisé par ce qui vient de lui arriver, Tracy donne aux policiers une description très succincte, celle d’un garçon plus grand, aux cheveux bruns.
            Le 20 mai, Robert Maier, huit ans, est emmené au même endroit pour y subir le même traitement.
            Une psychose s’empare de la petite ville de Chelsea. L’agresseur, qu’aucune des victimes n’a pu réellement décrire, est recherché activement. Bientôt, une récompense de 500 $ est promise pour tout renseignement pouvant aboutir à la capture du bourreau d’enfants.
            Le 22 juillet, Johnny Bulch, sept ans, est à son tour emmené dans la veille remise abandonnée de Powder Horn Hill, où il subit les mêmes tortures que les précédentes victimes. Cette fois, l’agresseur a attendu que l’enfant retrouve assez de forces pour pouvoir marcher, et il l’emmène un peu plus loin, dans une petite crique, où il nettoie ses plaies avec de l’eau salée.
            Durant l’été 1872, la famille Pomeroy déménage à South Boston, où la mère ouvre une petite épicerie.
            Le 17 août, c’est à South Boston qu’un enfant de sept ans, George Pratt, est enlevé, déshabillé et attaché dans la cabine d’un petit bateau de plaisance où cette fois, l’agresseur apporte quelques améliorations aux tortures habituelles, plantant une pointe dans le bras puis dans l’aine de sa victime, et mordant celle-ci au visage et aux fesses.
            Le 5 septembre, le petit Harry Austen, âgé de six ans, est poignardé à plusieurs reprises aux bras et aux épaules. Son assaillant aurait également tenté sans succès de lui couper le sexe.
            À peine une semaine plus tard, Joseph Kennedy, six ans, est également poignardé. Son agresseur a ensuite frotté ses blessures avec de l’eau salée.
            Six jours plus tard, le même homme poignarde Robert Gould, âgé de cinq ans, au cuir chevelu et au visage, avant de s’enfuir à l’approche d’un promeneur.
            Bien que son agresseur l’ait menacé de le tuer s’il parlait à la police, le petit Robert, le visage en sang, raconte immédiatement aux enquêteurs les sévices qu’il a subis. Il décrit son bourreau comme étant un « grand garçon méchant avec un œil bizarre ». Les enquêteurs lui demandant des précisions quant à cette bizarrerie, l’enfant explique que son œil était blanc comme du lait.
            La police locale commence à soupçonner que l’agresseur de ces enfants est certainement un enfant lui-même, sensiblement plus âgé. Et il n’y a pas beaucoup d’enfants avec un œil blanc dans le quartier : à vrai dire, il n’y en a qu’un. Et justement, alors que l’une de ses dernières victimes, Joseph Kennedy, est interrogée par les enquêteurs, Jesse Pomeroy se présente au poste. Pour quelle raison ? Lui-même sera incapable de le dire. Avait-il l’intention d’avouer ses méfaits ? Toujours est-il que, dès qu’il aperçoit le petit Joseph, il fait demi-tour. Mais l’enfant l’a vu également, et le désigne immédiatement aux adultes qui l’entourent. Par la suite, les huit victimes confirmeront que Jesse, ce gamin de douze ans à l’œil de marbre blanc, est bien celui qui leur a fait subir toutes ces tortures.
            Jesse Pomeroy est condamné à passer les années qui le séparent de sa majorité à Westborough, la maison de redressement du Massachusetts. Là, il s’adapte parfaitement à son nouvel environnement, se tenant à l’écart des gamins plus âgés (les plus jeunes, eux, se tiennent à l’égard de lui, que sa réputation a précédé), travaillant sagement à l’école et acceptant la discipline de l’établissement sans jamais se plaindre. Il sait que seul un comportement exemplaire pourra lui permettre de quitter Westborough avant l’heure. Et ça marche : à la fin du mois de janvier 1874, il quitte la maison de redressement où il a passé dix-huit mois. Sa mère a plaidé sa cause, et afin de le tenir éloigné de ses abominables penchants, elle lui donne un emploi à la boutique familiale.
            Le 8 mars suivant, John Curran prévient la police de la disparition de sa fille de dix ans, Katie, partie acheter un carnet pour l’école. Un témoin dit l’avoir vue entrer dans l’épicerie des Pomeroy, avec sa jupe en tartan et son joli col blanc.

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            John Curran connaît la réputation de Jesse Pomeroy, mais le capitaine Dyer, de la police de Boston, lui dit que ce n’est certainement pas de ce côté-là qu’il faut chercher. Son séjour à Westborough a fait le plus grand bien au gamin Pomeroy : c’est un autre homme qui est sorti de cette noble institution, vraiment. Et puis Jesse ne s’en est jamais pris qu’aux garçons, il ne s’attaquait pas aux filles !
Harcelés par les parents de la petite disparue, les policiers se rendent tout de même au magasin des Pomeroy, où Ruth les accueille sèchement, leur rappelant que Jesse a été réhabilité, qu’il se tient désormais tranquille, et qu’il n’a pas touché un cheveu de Katie. Les policiers font le tour de la boutique sans rien remarquer d’anormal.
            Pourtant, après la découverte du corps atrocement mutilé du petit Horace Millen ce 22 avril 1874, une désagréable impression de déjà vu s’empare du chef de la police de Boston, Edward Savage. S’il ne savait pas Pomeroy bien à l’écart de la société, derrière les hauts murs de Westborough, il jurerait que cette rage est tout à fait son style. Aussi, dès que ses hommes lui apprennent que le « petit monstre » a été relâché quelques mois plus tôt, Savage leur demande d’aller immédiatement l’arrêter.
            Quand les policiers se présentent à la maison des Pomeroy le lendemain, Jesse a sur lui un couteau dont la lame, qui a été nettoyée, montre encore quelques traces de sang près du manche, et ses chaussures sont pleines de boue. Sur la plage de Dorchester, à l’endroit où a été découvert le corps, des empreintes de pas ont été retrouvées, qui correspondent non seulement à la pointure de Jesse, mais aussi à sa façon de poser les pieds sur le sol.
            L’adolescent à l’œil de marbre refusant obstinément d’avouer son crime, les policiers décident de l’emmener à la morgue afin de le confronter au cadavre de l’enfant. Là, Jesse perd ses moyens. Le policier qui l’accompagne lui demande :
            « Tu connais ce garçon ?
            − Oui, monsieur, répond simplement Jesse.
            − C’est toi qui l’as tué ?
            − Je suppose que oui. »
            Avec un air désolé, le gamin ajoute que « quelque chose » lui a fait commettre cet acte. Il demande aux policiers de le boucler dans un endroit où il ne pourra plus faire « ce genre de choses ».
            Personne à Boston n’a oublié les sévices subis par les huit premières victimes de Jesse Pomeroy, et le meurtre de ce garçon de quatre ans n’a rien fait pour arranger les choses : la mère de Jesse est obligée de fermer sa boutique, désertée par la clientèle. À peine installé, le nouveau propriétaire entreprend la rénovation des lieux. Pendant le mois de juillet, alors qu’ils travaillent à la cave, des ouvriers sont soudain dérangés par une forte odeur de putréfaction. Sous un tas de pierres et de cendres, ils découvrent le corps en décomposition d’une fillette, qui sera rapidement identifiée grâce à ses vêtements : il s’agit de Katie Curran. Comme Horace Millen, elle a été égorgée, et ses organes génitaux lardés de coups de couteau.



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            Le procès de Jesse Pomeroy débute le 8 décembre 1874. Le gamin de quatorze ans a avoué les meurtres de Horace Millen, quatre ans, et Katie Curran, dix ans. L’avocat de la défense veut plaider la folie, assisté par un groupe d’« experts », des aliénistes qui confirment que Jesse Pomeroy souffre de démence. Mais la partie civile contre-attaque avec ses propres experts, qui démontrent que l’accusé était tout à fait capable de discerner le bien du mal au moment des faits, et qu’il est donc responsable de ses actes.
Jesse, qui avait été battu et humilié par son père, et qui ne pouvait avoir aucune relation avec les autres enfants, qui se moquaient de lui et le torturaient, avait certainement trouvé, à travers les sévices qu’il infligeait aux enfants plus faibles que lui, un moyen d’exercer ce pouvoir dont il se sentait trop souvent démuni. On peut aussi trouver particulièrement intéressant la sauvagerie avec laquelle le jeune meurtrier s’est attaqué à l’œil droit du petit Horace, alors que lui-même avait l’œil voilé… La psychologie criminelle de cette fin du XIXe siècle ne s’arrête pas à ce genre de détails. Après cinq heures de délibération, le verdict tombe : Jesse Pomeroy est reconnu coupable de meurtres au premier degré, et condamné à la peine de mort.
            Cette condamnation donnera par la suite lieu à de vifs débats, aussi bien dans la presse que dans l’opinion publique, au sein de la cour de justice et jusque dans les milieux politiques. Il paraît inconcevable de pendre un adolescent qui avait quatorze ans au moment où il commettait ses meurtres. Finalement, en août 1876, la peine de Jesse Pomeroy est commuée en une condamnation à l’isolement à vie.
            À l’âge de seize ans, Jesse Pomeroy est donc emmené à la prison de Charlestown, où il passera les cinquante-trois années suivantes de sa vie – dont quarante-et-une en isolement. Durant sa détention, il aura tout le temps de lire une quantité invraisemblable d’ouvrages, d’approfondir ses connaissances dans les sciences et les arts, d’apprendre plusieurs langues, d’écrire ses mémoires et des poèmes. Il fera bien quelques tentatives d’évasion et consacrera les dernières années de sa vie à réclamer un allègement de sa peine. En 1917, il est autorisé à poursuivre le reste de celle-ci avec les autres détenus.
Au mois d’août 1929, devenu un vieil homme infirme, il est transféré à la prison de Bridgewater. Il avait quitté à seize ans un monde où les voitures étaient tirées par des chevaux, mais à soixante-neuf ans, c’est en automobile qu’il fait le transfert d’une prison à l’autre. N’étant plus une menace pour personne, on pourrait s’attendre à ce que Jesse Harding Pomeroy ait savouré pleinement ce voyage de deux heures, seul moment où il a pu se sentir un peu libre depuis de nombreuses années. Pourtant, il ne montre pas la moindre émotion. Les années d’isolement l’ont brisé moralement et physiquement. Il mourra à Bridgewater le 29 septembre 1932, à l’âge de soixante-douze ans. Aujourd’hui encore, Jesse Pomeroy est considéré comme le plus jeune tueur en série de l’histoire américaine. Il n’a été reconnu coupable que de deux homicides, mais lui-même a toujours su que, si la police ne l’avait pas arrêté, il aurait poursuivi sa carrière criminelle, qui s’annonçait prolifique.